Télévision, jeux vidéos et violence des jeunes. Lettre ouverte à M. Nicolas Sarkozy

Par: 
Jean-Philippe Desbordes

UN PEU DE COURAGE M. LE PRÉSIDENT, SVP !

Depuis plusieurs années, des voix s’élèvent en France pour mettre en garde les responsables politiques de notre pays contre l’effet incitatif de la violence des images sur le comportement des jeunes. De fait, enquêtant sur les émeutes de l’automne 2005, l’un des responsables de l’incendie du dépôt de tissus d’Aubervilliers m’avait raconté comment cet épisode de violence collective lui avait procuré le sentiment “ jubilatoire ” de participer à un jeu vidéo en temps réel. Et comme s’il parlait d’une console, ce dernier me dit : “ Quand j’en ai eu marre, je suis allé me coucher.[1] ” Nul doute que ce type de mimétisme habite les jeunes snipers de Villiers-le-Bel, probablement gavés comme tant d’autres d’expériences virtuelles et de séries B du même type “ vues à la TV ”. L’appel à la délation n’y changera rien : il s’agit d’une tendance lourde dans notre société.

 

Voyons les faits.

En cette année 2007, il n’est plus possible de nier la réalité de l’effet incitatif des programmes TV et des jeux virtuels “ hyper violents ” sur le comportement des jeunes, comme si la consommation de ces avatars par nos enfants était une conséquence inéluctable de notre société de l’hyper consommation ? Et vous savez mieux que quiconque, M. le Président, à quel point la télévision influence et détermine le choix des électeurs. Les archives du Ministère de l’Information témoignent de cette même réalité et force est de constater que les conseillers en communication qui travaillent pour vous ont su vous faire profiter de cet extraordinaire pouvoir de l’image, comme le fit jadis Jacques Séguéla pour François Mitterrand…

Et dans votre entourage, M. Xavier Bertrand se souvient sûrement de la réaction épidermique du patron de l’ANIA face au projet de suppression de la publicité dans les tranches jeunesse, au nom de la lutte contre l’obésité… ? Le résultat en fut une mesurette et le magic circus de la publicité continue d’impacter dangereusement l’esprit de nos enfants. Nous sommes loin du courage politique de la perfide Albion qui sut interdire complètement la publicité dans les programmes jeunesse de la BBC !

Les enfants qui regardent les écrans ne seraient-ils donc à vos yeux que de simples “ cerveaux disponibles ”, pour reprendre l’expression célèbre de M. Le Lay à propos de TF1 qu’il dirigeait alors ? De fait en France, les dernières estimations sont claires : les enfants passeraient 796 heures par an devant l’écran contre 850 heures sur les bancs de l’école. La télévision contre l’école ? De ceci résulte qu’en termes de durée écoulée, le schéma des écrans occupe presque autant de place que le schéma scolaire… Complémentarité ou concurrence ? Les deux mon Général, voici pourquoi.

Force est de constater qu’aujourd’hui, le modèle du “ temps de cerveau disponible ” prolifère… Motif : question de gros sous, c’est-à-dire d’audimat, lequel n’a de sens qu’en termes de parts de marché, c’est-à-dire de taux de pénétration, c’est-à-dire de prix de revient des espaces, etc. Ce modèle concerne naturellement les chaînes du service public aussi, vous le savez. Il a depuis longtemps contaminé les programmes pour enfants, dans lesquels on ne propose rien d’autre que des stéréotypes pour la plupart lénifiants, au grand dam d’un grand nombre de scénaristes d’ailleurs qui regrettent amèrement que l’on ne puisse plus offrir d’idéal aux enfants à travers les dessins animés produits pour la télé. Les enfants sont des prescripteurs, l’enfant proie comme disent nos confrères Canadiens…

Cette évolution n’est pas irréversible, sauf à abandonner cette part de l’idéal télévisuel qui permit jadis à l’ORTF… de produire les Shadoks ! Le Général de Gaulle alors au pouvoir, n’était cependant pas connu pour être un ardent défenseur de la liberté d’expression. Mais il n’interdisait pas aux enfants de rêver…

C’est pourquoi, dans le contexte de la demande d’un moratoire contre la fabrique des bébés téléphages lancé ces jours derniers par des spécialistes de l’addiction aux écrans, M. le Président : aurez-vous le courage politique de faire en sorte que les dirigeants de la télévision publique d’aujourd’hui offrent à nos enfants des programmes débarrassés de leur carcan publicitaire ? Aurez-vous le courage de réguler le développement du système des écrans à destination des enfants ?

À moins naturellement que vous ne les considériez vous-même comme de simples “ cerveaux disponibles ”, ce qui ne vous inciterait guère à vous soucier de l’impact du phénomène de masse sur lequel nous sommes nombreux à attirer votre attention… La France est-elle devenue si riche d’enfants qu’elle puisse se permettre de les “ confier ” ainsi au schéma des écrans sans se soucier réellement des conséquences ? À moins qu’il ne s’agisse d’une évolution nécessaire ?

Mais si tel n’est pas le cas, M. le Président de la République, en vertu des pouvoirs qui sont les vôtres, aurez-vous le courage politique de faire en sorte que se réduise l’influence du moule de la “ business TV ” comme disent nos confrères anglo-saxons, au moins sur les cases jeunesse des chaînes du groupe France Télévisions ? Doter l’Éducation Nationale d’une mission dans ce domaine ne suffit plus : il faut agir. Le ferez-vous ? Peut-être que si la télévision leur proposait massivement autre chose, les adolescents seraient moins attirés par les superlatifs de violence virtuelle que sont les jeux vidéos, que certains d’entre eux reproduisent ensuite parfois dans la rue… ?

Jean-Philippe Desbordes, Journaliste, réalisateur. Dernier ouvrage paru: Mon enfant n’est pas un cœur de cible, Actes Sud, 2007.

[1] Charlie Hebdo, novembre 2005. “ Un émeutier nous dit : quand j’en ai eu marre, je suis allé me coucher. ”