Réflexions autour d’un moratoire

Par: 
Marc Dubois

La réponse, en forme de commentaire, que je voudrais faire au moratoire contre la fabrique de bébés téléphages se veut d’ordre éthique et politique – pas l’un sans l’autre, bien entendu… Sans doute pourrait-on relever plus de quatre objections contre ce projet (j’espère) dont les objectifs me paraissent éminemment commerciaux… Mais je ne voudrais pas faire de réserves au nom d’un savoir dont nous savons que ce sont précisément aux enfants que nous devons d’être battu en brèche : je partirai donc de cette conviction que c’est d’eux que je veux me laisser enseigner, sans avoir la prétention de rien y ajouter d’autre que mon opinion… Je modaliserais donc ma réponse plus en termes politiques que du haut d’un savoir d’où l’on éclaire d’autant moins qu’on ne distingue plus grand-chose…

1. Si le « développement passe [certes] par la motricité et la capacité d'interagir avec les différents objets qu'il [le tout-petit] rencontre », nul doute que cet enfant ait, aujourd’hui, déjà fait la rencontre avec cet objet sans doute un peu étrange de l’écran, présent dès avant sa naissance, quand les parents (au mieux) émerveillés se passent en boucle l’imagerie des échographies… Au reste, il n’a pas fallu l’initiative d’une chaîne réservée aux enfants pour que ceux-ci soient baignés dans une confusion d’images dont le dessein commercial est évident ! Je pense effectivement avec vous que le côté pernicieux de l’entreprise réside principalement dans cette spécialisation d’une chaîne destinée aux tout-petits… Le risque, c’est bien de suppléer à la dimension éducative du partage ludique, en prenant un pseudo relais des parents – et probablement au nom de la science aussi, puisque l’on trouvera toujours quelques « psys » pour soutenir l’entreprise – ça doit rapporter gros ! Cela dit, je reste persuadé que le potentiel créatif des enfants leur permettra, comme il l’a toujours fait, d’intégrer ce matériel à leurs développement psychomoteur. L’éloignement des explorations interhumaines est donc plus à craindre du côté des parents…

2. Assurément, l’installation plus ou moins permanente devant la prédigestion télévisuelle et ce que l’on pourrait appeler le formatage des esprits fait prendre le risque de l’enkystement. Mais je répète que soit les parents sont déjà engagés dans un processus ludique de plaisir (et de réflexion) avec leur enfant, il n’y a aucune raison d’imaginer que celui-ci ne trouve pas les ressources pour continuer peut-être de nouveaux jeux, de nouveaux « fort-da » salutaires. Il restera alors qu’à passer (pensez-vous que l’on y échappera ?) par une étape de spectateur il n’est pas obligatoire que cela soit dans une passivité intellectuelle… Au reste, les catéchismes d’antan ont sans doute œuvré dans le sens d’un dressage – qui s’est révélé d’une efficacité redoutable, dans l’ensemble… Je ne résiste pas au plaisir de vous citer ce passage d’une remarquable bande dessinée, Calvin et Hobbes, mettant en scène un jeune enfant et sa peluche, passage dans lequel l’enfant demande à son « tigre » (peluche) ce que veut dire « la religion, c’est l’opium du peuple », à quoi la télévision répond in petto : « … que Karl Marx n’avait encore rien vu… »

3. Il est évident que cette situation pousse « les » parents à des solutions de facilité – mais l’on peut interrompre une émission ou passer un DVD en boucle… Il n’y a pas de solution miracle… Au demeurant, ne croyez-vous pas que les écrans, sous des formes diverses, ont déjà envahi les chambres de nos chers tout-petits ? Une fois encore, une voie (ce n’est pas une solution) me paraît praticable, et agréable de surcroît, qui est de jouer, parler et s’intéresser à son enfant. « Des » parents ont pris, prennent et prendront encore cette voie, et le côté pernicieux de l’entreprise que vous dénoncez réside aussi dans une rupture entre un monde suffisamment cultivé et un autre qui le serait moins… Il s’agit bien là d’un enkystage de classe auquel il serait intolérable que des scientifiques donnent leur crédit : il me paraît nécessaire qu’une charte éthique rappelle les responsabilités de chacunç

4. Le risque que vous évoquez « que de jeunes enfants confrontés sans cesse aux écrans ne développent une relation d'attachement […] indépendamment de tout contenu » est bien réel, et vous pointez avec beaucoup de justesse qu’il s’agit là d’un investissement à long terme pour des actionnaires peu scrupuleux !

Néanmoins, je ne pense pas qu’un moratoire (ou une interdiction) suffise « avant que nous en sachions un peu plus sur les relations du jeune enfant et des écrans » ! Le fait d’en savoir plus ne change rien à l’affaire, puisque la situation est déjà telle qu’il est permis (et démocratiquement, c’est-à-dire que nous en sommes tous responsables, sinon solidaires) de taire les scrupules dès lors que cela peut rapporter de l’argent…

Je suis donc bien aise de signer votre pétition, tout en gardant la vigilance nécessaire à l’esprit – forcément critique… La situation des enfants (tout-petits y compris) ne me paraît pas plus dramatique que celle d’autres obligés de travailler pour monter à bas prix les chaussure de sport ou les jouets de nos bambins ; pas plus ne s’est-elle dégradée depuis qu’ils ne sont plus obligés de descendre à la mine ! Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas s’en soucier. Il me paraît en l’occurrence nécessaire que d’éminentes personnalités s’inquiètent de la désinvolture avec laquelle on bafoue les principes éthiques les plus élémentaires, et usent de leur autorité pour qu’une réflexion critique intelligente soit menée sinon portée au politique par des scientifiques.